[Témoignages] D'Athènes à Charleroi

Ma mère, Agni, était une femme très libre pour son temps. Elle a divorcé dans les années en 53, ce qui était extrêmement mal vu à l'époque, et, peu après, elle a rencontré mon père.

Tous les deux habitaient Athènes, une ville de 3 millions d'habitants. Mon père, Athanase, était issu de la petite bourgeoisie. Pour ses parents, vivre avec une femme divorcée et d'un milieu plus modeste était honteux. De plus, ma mère tomba enceinte. Mon père n'a pas osé affronter sa famille. Son métier était ébéniste et il n'avait pas de problème de travail. Mais il est parti pour fuir sa femme et sa famille. Il a disparu pendant 6 mois, sans donner de nouvelles. Personne ne savait où il était et ce qu'il faisait. Ma mère était désespérée. Puis, il a écrit, 6 mois après. Il se trouvait en Belgique et avait signé un contrat avec un charbonnage à Marcinelle. Ma mère l'a rejoint … avec moi … je venais de naître !

Mes parents ont été très bien accueillis. Les femmes de mineurs ont pris ma mère en charge, elles se donnaient des conseils comme chiquer du tabac, boire du lait, de la soupe contre l'ingestion de poussières ambiantes.

Pour la petite histoire, quand des hommes arrivaient de l'étranger, avant de faire venir la famille, souvent ils étaient hébergés dans une pension tenue par une femme; beaucoup d'hommes italiens venaient seuls et bien des femmes étaient veuves à cause des accidents. Cela amenait des naturellement des aventures.

Le monde de la mine était un monde à part. Le sentiment qui dominait était la peur, très fort, au quotidien. Cela créait une grande solidarité, au-delà des origines, de la couleur de peau et de la religion. La mine est la meilleure école d'humanité.

Contrairement à mes parents, la plupart des grecs venaient de la campagne, des îles de Rhodes, de Crète et de Dodécanèse. Ma mère était taquinée, parfois méchamment, par les autres femmes grecques car elle était plus émancipée … Elle avait fait des études, elle parlait français. De nombreuses femmes grecques n'étaient pas alphabétisées. Ma mère jouait un rôle d'assistante sociale auprès des autres femmes grecques. Elle les accompagnait pour les avortements, en secret, en Belgique.

Pour mon père, descendant d'une petite bourgeoisie grecque, le travail de mineur, c'était une dévalorisation sociale, une honte. Et en plus, la peur faisait partie du quotidien!

Mais tous les soirs, nous attendions notre père pour écouter ses histoires de la mine. C'était passionnant. Ce que j'en retiens, c'était la camaraderie, malgré les différences, et aussi le grand respect pour les chevaux.

Les chevaux, c'était encore un autre côté humain de la mine. Les mineurs leur donnait à manger. Quand un cheval était blessé par un wagon ou un éboulement, c'était un drame. Ils étaient très tristes! Ces animaux leur renvoyait une lueur d'humanité au fond de ce monde des ténèbres, hostile, inhospitalier.

Parfois, des chats étaient descendus au fond car les rats devenaient trop nombreux et commençaient à manger les tartines des mineurs. Il arrivait aussi que des rats, affamés, attaquent des mineurs. Mais les chats rétablissaient l'ordre!

Mon père nous expliquait la responsabilité par rapport aux autres camarades. Il n'était pas engagé politiquement mais très consciencieux, soucieux de la sécurité des autres.

Mon père racontait tellement bien que nous voulions l'accompagner. 2 filles et un garçon, Yannis et Marina. Yannis préparait son petit sac tous les après-midi pour partir avec son père la nuit. Mais les enfants n'ont jamais pu descendre dans la mine.

Après la honte et la peur est venue la fierté. Cette fierté résultait du courage qu'il fallait pour faire ce métier extrêmement dur, et de la victoire sur la peur.

Les terrils pour nous, c'était le lieu des jeux, de glissades et de courses. On allait y jouer avec les parents. C'était aussi le lieu d'observation des têtards et des grenouilles. Nous y cueillions des fleurs de toutes sortes et des pissenlits dont on faisait des couronnes.

Mon père a travaillé de 57 à 67. Il avait appris à aimer son métier. Mais ma mère avait peur ! Elle a forcé mon père à quitter la mine. Cela correspondait à une période de transfert vers les autres industries.

Sainte-Barbe, c'était l'événement! Les femmes se faisaient belles! Les charbonnages donnaient des cadeaux. Les femmes aussi préparaient des surprises. Après la mort de mon père, ma mère est retournée en Grèce. Elle continue toujours à fêter la Sainte-Barbe, même là-bas en Grèce.

Les grecs sont présents en Belgique depuis le début du XX ième siècle: c'étaient alors des commerçants d'éponges naturelles, du Dodécanèse. Mais ils n'étaient pas très nombreux.

L'immigration grecque était devenue significative avec la mine, dès les années 50. Les grecs de la Diaspora sont organisés en "communautés helléniques" à Bruxelles, Liège et Charleroi. Les communautés helléniques étaient alors centrées sur l'église orthodoxe, et cela jusqu'en 68. Les immigrés grecs étaient peu impliqués dans le pays d'accueil au niveau politique mais bien au niveau syndical. L'idée générale était celle du retour au pays.

Après 68, à la deuxième génération, avec les enfants des immigrants, les communautés helléniques se sont politisées avec la venue de la "dictature des colonels". Elles sont dirigées aujourd'hui par des représentants des partis politiques grecs.

Les communautés se réunissent deux fois par an. Une fois par an, à Huizingen, se produit la réunion des communautés grecques du Benelux et d'Allemagne.

Les belges d'origine grecque se fondent de plus en plus dans la société belge mais gardent un contact étroit avec les communautés helléniques.

Les relations autour des mines sont restées les plus fortes. Même les grecs revenus en Grèce ont gardé un lien avec les gens de la mine en Belgique, quelle que soit d'ailleurs leur nationalité.

Un descendant bien connu des ces immigrés grecs venu travailler pour la mine est le député bruxellois Christos Doulkeridis. Ses parents venaient de l'Île de Rhodes.

 

 

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