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[Histoire] Bassin minier du Centre
Abbé Robert Pourbaix
[Le bassin minier du Centre - document .pdf]
A mi-chemin entre Mons et Charleroi, étalant sur 4 arrondissements distincts ses 64.000 hectares de petites villes et villages, le Centre doit au seul charbon son dynamisme, ses structures et ses personnalités. Le sol du plateau était riche, nourrissant vaillamment des générations paysannes, ponctuant l'horizon de bosquets et de bois chargés d'histoires et de légende. Au long des millénaires, les rivières avaient érodé le sol, profondément, provoquant l'affleurement de la tourbe et de la houille aux flancs des coteaux ou des plaines élargies. Le précieux combustible fut découvert bien vite sur les terres de Casteau, Thieusies, Ville-sur-Haine, Houdeng, Morlanwelz… Plu tard les diverses concessions, réparties sur quelques 25.000 hectares, réalisèrent l'exploitation de 20 à 25 couches représentant parfois l'épaisseur totale de 15 à 20 m. L'épopée charbonnière s'est achevée le 29 juin 1973. Désormais, les douze communes de la région du Centre recueillent et protègent les traces les plus marquantes des mines épuisées ; ces traces dominent les terres inquiètes ; elles s'expriment aussi dans l'âme et la culture d'une grande partie de la population. Les premières fosses La préhistoire de l'exploitation charbonnière fut certainement discrète, et purement occasionnelle ; d'autant plus que les chauffages d'autrefois, chez les maîtres comme les manants, étaient assurés par la réserve de bûches ou de fagots assemblés à la bonne saison. Pourtant le " charbon de terre " manifestait sa présence. Il provoquait l'imagination, suscitait des idées de conforts, éveillait des rêves de richesse. On se mit à la tâche, avec l'approbation intéressée du seigneur féodal, dont l'autorité était incontournable, et qui exigeait parfois jusqu'au quatrième panier. On se risquait avec prudence, dans les bures étroites, étendues à quelques arpents. Le soutènement était précaire. On exploitait en pente douce, jusqu'aux premières eaux, ou jusqu'à l'éboulement. La durée des concessions se limitait souvent à 3 ans ; et parfois à un an seulement. La charte la plus ancienne dont on est gardé souvenir remonte à 1299 : le chevalier Gilles Rigaut, sire du Roeulx, accordait aux moines de Bonne-Espérance le droit de tirer charbon sur leur propriété de Houdeng et Goegnies, " moyennant six derniers blancs de cens par an, à payer chaque année au jour de la nativité de Saint-Jean-Baptiste ", ce contrat était conclu pour toujours …Quelques années plus tard, les bénédictins de Saint-Denis en Broqueroie entreprirent des fouilles, couronnées de succès en 1372, renouvelées en 1443, mais souvent découragées par la mévente. D'autres fosses apparurent, dès la fin du XIVème siècle, sur les terres du prieuré de la Louvière qui relevaient de l'abbaye d'Aulne. A la même époque, les religieuses de l'Olive, à Morlanwelz, réussissaient l'exploitation de couches plus profondes grâce à l'installation d'un conduit d'assèchement réalisé, en 1378, par des artisans venus de Houdeng. Ainsi parut le capitalisme En plusieurs sites exploités, le sol livrait son noir trésor, les hommes affinaient leur technique et leur organisation. On voulait aussi garantir l'avenir, en calculant les risques et les engagements nécessaires. Sur les terres de Houdeng, le courage et le talent des maîtres charbonniers s'épuisaient à combattre les eaux d'infiltration qui alourdissaient les schistes, pourrissaient les bois, interdisaient l'approche de veines prometteuses. Simon Blanquet, Charles Simon et Auger de Pourbaix, inspirés par les réalisations des fosses de l'Olive et d'autres exploitations du Borinage, conçurent l'imposant projet d'un " grand conduit " de drainage, introduit par morceau jusqu'à 50 m de profondeur et capable d'emporter des eaux vers le Thiriau, dont le cours sommeillait en contrebas, 3 km plus loin : une entreprise gigantesque, exigeant des investissements à long terme et le lien solennel entre le travail, le capital et le pouvoir politique de l'époque. Le Comte de Cernay, seigneur d'Houdeng, se réserva 4 parts, en laissant 2 autres à son bailli et à son greffier, 2 autres encore aux marchands de Binche qui avançaient les fonds ; et chacun des ouvriers recevait une part, avec la charge de diriger l'exploitation, d'organiser les ventes, d'établir le conduit … Le contrat fut signé à Mons, le 14 février 1685 ; il traversa les guerres et les misères, les méfiances et les rancœurs ; chacun y trouva son compte, ou à peu près. Durant près de 3 siècles, les héritiers des familles fondatrices animèrent les assemblées, participèrent aux décisions et aux bénéfices, assura le renom d'une société prestigieuse, souvent à la pointe du progrès. En 1715, les succès de " la Société du Conduit du Houdeng " suscitèrent la fondation du Charbonnage du Bracquegnies. 20 ans plus tard, la famille Thiriar obtenait, à La Louvière, la concession perpétuelle de la seigneurie d'Aulne. Le mouvement industriel était lancé. D'autres allaient bientôt s'ouvrir ou s'organiser : Houssu, Sars-Longchamps, Thieu … Le savoir-faire et l'obstination de quelques hommes donnaient vie à une région du Centre dont nul ne pouvait encore pressentir l'épanouissement. Vers la splendeur et la souffrance L'esprit de révolution qui secoua la France et l'Europe, à la fin du XVIIIème siècle, séduit les maîtres de fosses de la région du Centre. C'était l'occasion de rejeter les droits seigneuriaux, d'écarter des personnes encombrantes, de gérer les sociétés en fonction d'ambitions modernes. Le décret impérial de 1810 reconnaissait une quinzaine de concessions : Bois-du-Luc, Mariemont, La Louvière, Bascoup, l'Olive, La Barette, Houssu, Strépy-Bracquegnies, Sars-Longchamps, La Hestre, Trivières, Thieu, Carnières, Saint-Denis et Obourg, Havré et Chaud-Buisson. Au total cela représentait 2.500 ouvriers et employés. En 1900 ce nombre serait 9 fois plus élevé. Les pompes d'exhaure avaient fait leur apparition dès 1766. La première machine à vapeur pour l'extraction fut installée au Bois-du-Luc, en 1807. 7 autres fosses des environs en furent bientôt équipées : Saint-Eloi, à Carnières, Houssu, l'Olive, Bascoup, La Hestre, Mariemont, Bracquegnies.
L'impulsion économique, liée à l'éclosion du jeune royaume de Belgique, fit surgir, autour des mines, des industries multipliées : fonderies, faïenceries, cokeries, fabriques de gaz d'éclairage, verreries, filatures, sucreries, constructions ferroviaires, etc. Toutes ces entreprises exigeaient du charbon et des bras : la révolution industrielle éclatait, préparant à la fois la splendeur et la souffrance. Les courbes démographiques sont significatives : de 1837 à 1900, la population des communes charbonnières fut multiplié par 3 et demi, tandis que celle des autres localités n'augmentait que de 50%. En 1829, Mariemont s'ouvrait " aux gens d'ailleurs " en édifiant ses premières maisons ouvrières. D'autres cités suivirent, non seulement à Mariemont, mais aussi à Houssu, à Bracquegnies, La Louvière, Bouvy, et Bois-du-Luc … Au retour de sa joyeuse entrée à Mons, le 8 septembre 1856, Léopold Ier visita cette dernière localité. L'ensemble était sobre et harmonieux, entouré de verdure ; une épicerie, un magasin à farine, un café, une salle de fête et même une école répondaient aux besoins immédiats. Le " paternalisme libéral " de l'époque assurait le toit, un certain salaire et quelques autres avantages … On aurait du percevoir aussi les appels et les lourds silence d'hommes et de femmes, écrasés par les journées de 12 heures, coupés de leurs racines, méprisés des classes bourgeoise ou paysanne, victime de bien des maladies … Sombre puissance
Malgré la première guerre mondiale, la région du Centre connu son plein épanouissement entre 1900 et 1930 : les mines embauchaient sans cesse, offrant en 1921, plus de 28.000 emplois directs. Tout concourait au succès : technologie en progrès constant ; compétence éprouvée des ingénieurs, des porions et des techniciens ; humble savoir transmis de génération en génération ; proximité immédiate d'une centaine de grosses ou moyennes entreprises performantes ; réseau intense de routes, de voies ferrées et de canaux … Les charbons des 33 fosses en activités s'écoulaient ainsi en direction de Bruxelles et d'Anvers, de Tournai, des Flandres, de Paris et même du Maroc. En 1912, au Sud des concessions, une quinzaine de sondages étaient entrepris. Et pour répondre aux besoins grandissants de main-d'œuvre, des trains réguliers amenaient chaque jour, ou chaque semaine, des milliers de travailleurs flamands. L'immigration avait commencé aussi, soigneusement calculée ; elle correspondait à 8 ou 10% du personnel du fond.
La mise en activités des réserves campinoises a provoqué le départ de centaines d'ingénieurs ou de techniciens de nos charbonnages qui sont allés dans ces terres d'avenir pour réaliser les sondages, foncer les puits, creuser les bouveaux et les galeries, mettre en route des fosses nouvelles, avec la force d'une expérience séculaire. Les concessions du Centre ont continué les regroupements. Voici leur situation en 1930 : - Ressaix, Leval, Péronnes, Sainte-Aldegonde ; cette société a repris Haine-Saint-Pierre et La Hestre depuis 1911 : 8.000 ouvriers. - Mariemont, l'Olive, Chaud-Buisson et Carnières ; avec Bascoup, annexé en 1913 : 6.200 ouvriers. - Bois-du-Luc, avec La Barette, Trivières, Saint-Denis, Obourg et Havré : 3.120 ouvriers. - Strépy-Bracquegnies, agrandi à Thieu depuis 1870 : 2.650 ouvriers - Maurage : 2.200 ouvriers. - La Louvière et Sars-Longchamps, fusionnés depuis 1897 : 2.020 ouvriers. - Bray dont l'exploitation a commencé en 1915 : 1.500 ouvriers. - Il y a aussi des sondages au Levant de Mons … Un monde s'écroule
Après 1930, survinrent les décennies de drames aux origines multiples : la grande crise économique, la seconde guerre mondiale, la " folle bataille du charbon ", les longues grèves, l'épuisement des couches exploitables, les fermetures … On se souvenait de la disparition de petits charbonnages : Fayt, en 1874, La Hestre en 1902, Saint-Henri à Thieu en 1908 ; plus tard les fosses Sainte-Barbe, Sainte-Marie à Bouvy et de L'Avaleresse à La Louvière … Mais voici que s'éteignent en 1933 et 1934, l'éphémère Société du Levant de Mons, la fosse du Placard à Carnières, le siège de Leval, le puit n°1 d'Havré. En 1945, les 19 sièges actifs sont lancés à corps perdus dans la bataille du charbon. On y associe de milliers de prisonniers de guerre allemands, puis des immigrants de toute l'Europe. En 1948, le nombre de charbonniers remonte à 24.055, dont 11.276 étrangers, pour la plus part des italiens … Le pouvoir d'achat grimpe très vite, mais on ressent un malaise. Bray s'effondre en 1949. Bracquegnies s'accroche jusqu'en 1958. Un an plus tard, Ressaix, La Louvière et Mariemont entreprennent les restructurations et la fusion sous le nom des " Charbonnages du Centre ". C'est à ce moment que l'on arrête la fosse Saint-Emmanuel dont les molettes avaient dominé Bois-du-Luc 124 ans. Maurage cesse toute activité en 1961. Il ne reste plus que 6.202 mineurs, parmi eux 2.655 italiens. Survivent deux géants fragiles, dont les directions savent les limites secrètes. En 1969, Ressaix ferme Saint-Albert, son dernier puits ; les installations de surface avaient profité d'une impressionnante modernisation en 1954-55. Les dernières tonnes de charbons sont remontées, le 15 juin 1973 au siège du Quesnoy, à Bois-du-Luc …Tout est terminé. Et ceux qui ont vu, ces jours là, les yeux humides des rudes mineurs et les regards perdus de leurs femmes ont saisi l'effondrement d'une région dont la force vitale s'était évanouie. Le drame éclatera, au moment du premier choc pétrolier, moins d'un an plus tard. Désormais, le chômage ronge le Centre. Et pourtant, en 1960, on prospectait les environs de Roulers, d'Alost et de Gand, pour renforcer le contingent des 1.800 travailleurs flamands qui arrivaient régulièrement pour nos fosses ! Jusqu'au profond de l'âme
Au fil des ans les installations s'écroulent ou disparaissent, les dalles cillées des puits endormis se couvrent d'herbes ou de mousse. Les terrils eux-mêmes sont emportés ou remodelés, livrant, comme un dernier souffle, les restes de charbon autrefois délaissés. En quelques lieux privilégiés, on retrouve les signes d'un passé glorieux. A Morlanwelz-Mariemont, d'imposantes réalisations sociales et culturelles sont nées du testament généreux de Raoul Warocqué. A Ressaix, la masse de béton de la tour d'extraction, l'une des plus modernes du pays, surplombent les maisons qui furent offertes, aux prix les plus bas, aux anciens de la mine. Plus loin c'est l'impressionnant triage-lavoir ; une poignée d'hommes y dirigeait toute l'activité, superbement automatisée. A Bois-du-Luc, la détermination des habitants, soutenus par le ministre Califice, a permis la réalisation des espoirs du dernier gérant : sauver la vieille cité, et la rénover en profondeur. Les bâtiments industriels ont aussi été pris en charge par les pouvoirs officiels. Une restauration parfois maladroite, en dépit des sommes investies. Le visiteur rapide pourra découvrir tout cela. Peut-être sera-t-il bientôt séduit par le charme étrange et accueillant d'une population porteuse d'une histoire unique. Les noms de famille l'expriment : 16,5% sont d'origine flamande, 25,5% viennent d'Italie, 7% évoquent l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, le Maroc, la Pologne, la Turquie, la Yougoslavie … Tout ce monde assemblé vit, au jour le jour, une sorte de nostalgie passionnée, sensible aux œuvres d'Alex-Louis Martin, de Marcel Castelain, de Joseph Faucon, de Taf Wallet, de Georges Wasterlain …, fière de ces racines diverses, humblement disponible à un autre avenir. |
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