[Poèmes] Mon Borinage

Maman m’a dit : « Ecoutes, ils vont bientôt passer ».
Je regarde l’horloge, surtout sa grande aiguille
S’approche vers le haut du cadran écaillé.
La petite est plus bas, j’attends et mes yeux brillent.

Le long de la maison court un chemin pavé,
Descendant du hameau et longeant la campagne.
Il fait froid, presque sombre sous ce ciel estompé.
Tout contre la fenêtre, l’impatience me gagne.

Des siècles ont tracé des sentiers cahoteux
Que des générations d’esclaves charbonniers
Ont durci de leurs pas lourds de malheureux,
En longues kyrielles aux visages émaciés.

Au-delà des campagnes si riantes l’été,
Se dressaient des carcasses à molettes tournantes :
Des charbonnages hirsutes, ravageurs de santés
De ces troupeaux humains d’une pauvreté navrante.

Ces enfants et ces femmes, ces carbéniés osseux,
Lentement décimés dans ces gouffres poussiéreux,
Dans des galeries humides de sueur et de sang,
Se mourraient comme des flammes ou crevaient brutalement.

Derrière al fenêtre, je les voyais passer,
Les sabots martelant, sans cadence, les pavés.
Je distinguais les yeux et les dos abattus,
Ces faces rudes et noircies, et les havrés pointus

Ô terre douloureuse, ô Borinage aimé,
Jamais nous n’oublierons tes enfants sacrifiés.
Descendants de cette race valeureuse, héroïque,
Nous, borains, honorons notre terre mystique.

En détruisant ses fosses, on  voulu qu’elle meure,
Délabrant ses corons, la parsemant de ruines.
Le Borain n’oublie pas ses ancêtres mineurs,
Le sang des carbéniés où plonge ses racines.

Pierre Lebrun

 

 

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